9 avril 2007

Pigistes en France et au Royaume-Uni

D’un point de vue belge, le statut des journalistes pigistes en France peut sembler enviable. La question est de savoir pour combien de temps. Selon Safia Allag-Morris, du Syndicat national des journalistes, "un journaliste sur six est pigiste en France et comme partout ailleurs, cette proportion est en augmentation constante. (..) Les journalistes indépendants au sens belge du terme n’existent pas en France, ils sont interdits. Un pigiste dispose en théorie d’un contrat de travail, contrat verbal dans bien des cas". Qui dit contrat de travail dit versement de salaire, cotisations sociales et application du droit du travail. La volonté de cesser la collaboration entre patron de presse et pigiste équivaut à une rupture du contrat de travail. Conformément au droit du travail, cela suppose donc "un entretien de fin de contrat et un préavis de licenciement", ajoute Safia Allag-Morris. Ainsi, poursuit-elle "un ralentissement ou une diminution des piges constitue une modification du contrat de travail". Dès lors, combien peut espérer gagner un pigiste en France ? Selon elle, un pigiste touche "entre 20 euros et 200 euros par 1.500 signes, pour une moyenne de 63 euros par 1500 signes".

Le statut est menacé par la mondialisation. Toujours inspirés par les méthodes de travail de leurs homologues étrangers, "les patrons français font toujours preuve d’une imagination débordante pour contourner la loi", prévient Safia Allag-Morris. "Ils exercent des pressions pour que les pigistes adoptent le statut d’indépendant". Le paysage journalistique français est d’ailleurs jalonné de procès intentés aux patrons de presse. "Devant le tribunal, les journalistes gagnent toujours mais le règlement est souvent très long". Des négociations sont d’ailleurs en cours afin d’éviter aux deux parties le recours systématique aux tribunaux "tant les pigistes s’impatientaient de la lenteur des règlements et les patrons en avaient assez de perdre à chaque fois".
Si la situation n'est pas aussi inquiétante qu’au Québec, Safia Allag-Morris déplore aussi "un manque de solidarité entre journalistes titulaires et pigistes". Car la fragilisation des pigistes affaiblit toute la profession... (N.T / IDJ)

Jim Boumellah, représentant la National union of journalists (NUJ) britannique, estime que la situation dans son pays et en Irlande est similaire à celle observée au Québec par Christiane Dupont. La NUJ fait partie des plus anciens syndicats de journalistes – elle fête cette année son centième anniversaire - et compte quelque 40.000 membres, parmi lesquels environ 7.500 freelances.Les freelances occupent une place importante au sein de la NUJ, qui leur propose toute une série d’outils : annuaire en ligne des freelances, offres d’emploi, négociation d’assurances, conseils juridiques, formation continue, etc. En matière de barème, des tarifs minimum ont été définis de manière très précise et la NUJ incite ses membres à les défendre. Même si, estime Jim Boumellah, la solidarité n’est jamais entièrement acquise. Pour lui, la question de l’avenir du journalisme place les freelances au cœur du débat, dans un contexte de concentrations qui ne leur est guère profitable et où l’émergence du "journalisme citoyen" est perçu comme une menace. (L.D. / Photos : Michel Houet - TILT PHOTOGRAPHIE)


4 avril 2007

Précarité, en Flandre aussi

La situation journalistes indépendants est aussi préoccupante que dans la partie francophone du pays et la Vlaamse vereniging van journalisten (VVJ) travaille, comme l’AJP, pour l’améliorer. "Les freelances de Flandre ne sont pas traités de façon normale. C'est-à-dire avec le respect qui doit être dû à un professionnel de l’information", affirme Pol Deltour, secrétaire national VVJ-AGJPB, qui distingue cependant les freelances convaincus, ceux pour qui "la liberté professionnelle est le seul statut possible. Car il existe des indépendants heureux même s’il reste toujours trop de freelances qui méritent mieux."
Parallèlement à l’augmentation du nombre de journalistes indépendants, Pol Deltour observe une nouvelle pratique inquiétante, celle du contrat d’intérim. "C’est de plus en plus répandu en Flandre. L’avantage est que le journaliste bénéficie d’une couverture sociale complète, puisque l’intérimaire est considéré comme un employé. Les barèmes utilisés dans ce type de contrat sont regrettables. A cela s’ajoute la question de la précarité de l’emploi. C’est un système que les employeurs utilisent comme celui d’une période d’essai étendue. Au mieux, le journaliste restera dans la rédaction, avec des contrats renouvelés mais sans les mêmes droits que les autres employés ‘normaux’." Pol Deltour dénonce des rémunérations toujours trop faibles, la perspective d’une main d’œuvre de plus en plus bon marché poussant d’ailleurs certaines rédactions à ne reculer devant aucune économie. "Ainsi, la rédaction régionale de Bruges-Côte du quotidien Het Laatste Nieuws a été supprimée. Les six photographes et trois rédacteurs freelances ont été remplacés par un seul bureau de presse qui effectue le même travail mais à un tarif réduit. On a parlé de 6 € la photo ! Et tout cela a été négocié avec la rédaction en chef. L’explication qui a été donnée est celle d’une offre de plus en plus étendue de journalistes citoyens que l’on ne peut négliger. S’ils sont prêts à travailler gratuitement, pourquoi payer ?" Et d’ajouter que "ce qui se passe n’est pas normal et ça se passe partout !" A la VVJ, on a fait de ce dossier une priorité. Avec la publication, en 2004, d’un guide destiné aux journalistes indépendants. Depuis plusieurs années, la VVJ demande la négociation d’un contrat-type et de barèmes minimaux. "La Vlaamse Dagbladpers (ndlr, les éditeurs de journaux flamands) nous a répondu que les éditeurs étaient peut-être préparés à parler de contrat-type mais surtout pas de barème. Chaque entreprise de presse veut fixer les siens. La question est de savoir comment dépasser cette attitude mais cela reste très difficile, tant il y a peu de solidarité entre les freelances et les salariés." Seule piste pour la VVJ, celle du politique, qui permettra de régler les volets social et fiscal, ainsi que le mécanisme des aides à la presse. "Le processus de sensibilisation des responsables politiques est en cours mais ce n’est pas facile… Il y a eu un engagement du ministre des Finances sur les coûts déductibles et le statut fiscal du droit d’auteur. Des contacts ont été pris avec le ministre des Affaires sociales pour une adaptation du statut d’artiste au journaliste freelance. On négocie aussi une assurance revenus garantis et une assurance collective en responsabilité professionnelle. Enfin, sur le plan judiciaire, nous avons obtenu un arrêt important du Tribunal du travail d’Anvers qui, il y a un an et demi, a accordé deux mois d’indemnités à un journaliste freelance remercié."
Pour aider les journalistes indépendants à surmonter les difficultés qu’ils rencontrent, la VVJ a recruté l’an passé un conseiller qu’elle emploie à trois cinquième temps, Ivan Declercq. La VVJ a en outre modifié son nom car elle ne s’ouvre plus aujourd’hui qu’aux seuls journalistes professionnels puisqu’elle accueille, depuis l'an passé, les journalistes non agréés au titre, indépendants et correspondants de presse. Moyennant une cotisation réduite, ils bénéficient eux aussi des services de l'association flamande.

(L.D. / Photo : Michel Houet - TILT PHOTOGRAPHIE)


3 avril 2007

Michel Konen : "Si vous n'acceptez pas ces conditions-là, allez voir ailleurs"

Le journalisme de l'avenir se conjugue en mode multimédia. Le temps où le journaliste se contentait de mener sa petite enquète et de transmettre son papier avant l'heure de bouclage est révolu. Désormais, celui qui n'est pas disposé à travailler sur les divers supports du web devra passer son tour. C'est ce qu'estime le directeur de la rédaction de La Libre Belgique, Michel Konen.

Ecouter le podcast :



Propos recueillis par (Nicolas Trottier - Institut de journalisme (Photo Michel Houet - TILT PHOTOGRAPHIE).

Les pigistes au Québec

Ancienne vice-présidente de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), Christiane Dupont, livre un constat lucide et, avouons-le, plutôt déprimant de la situation des pigistes de la Belle Province. Le Québec comptait en 2001 environ 4000 journalistes dont 600 indépendants. Cette proportion ne cesse d’augmenter depuis quelques années. Christiane Dupont affirme que "n’importe qui peut s’improviser journaliste au Québec". La carte de presse demeure facultative et est d’ailleurs "plus décorative qu’autre chose". Les journalistes du Québec n’ont jamais voulu que leur Fédération mette sur pied une corporation professionnelle. "Pas question pour eux de restreindre l’exercice de la profession", prévient Christiane Dupont. Elle ajoute : "Pour la plupart de mes collègues, il s’agirait d’une atteinte à la démocratie et une façon de museler la presse". La formation en journalisme n’étant pas jugée nécessaire par les patrons, les stages sont une denrée rare, "une trentaine de stagiaires par année, tout au plus » déplore-t-elle. Ainsi, raconte Christiane Dupont « plusieurs aspirants journalistes venant de tous les horizons se bousculent à l’entrée des rédactions…prêts à faire de la pige pour rien du tout et tirant les tarifs vers le bas". Au grand bonheur des patrons de presse.

Combien gagne un pigiste au Québec ? "Les revenus moyens tirés exclusivement du journalisme sont sous la barre des 12 965 euros par an» révèle Christiane Dupont. Elle ajoute une information qui éveillera des échos familiers chez nous. "Au Québec, dans beaucoup de médias, les tarifs au feuillet n’ont pas augmenté depuis quarante ans". "Alors que les grands quotidiens paient à peine 31 euros pour un feuillet ou 250 mots, certains magazine spécialisés peuvent rétribuer leur collaborateur jusqu’à 250 euros du feuillet", précise-t-elle.
L’Association des journalistes indépendants du Québec a les mains liées dans le dos quand vient le temps d’effectuer son travail de représentation auprès des patrons. Ces derniers "contestent présentement en cours la légitimité de la représentation des pigistes par l’AJIQ", nous dit Christiane Dupont. Les indépendants doivent alors s’en remettre à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec qui prétend, de son côté, qu’"elle n’a aucun mandat pour représenter les intérêts financiers des pigistes et, par conséquent, ne les protège en rien".
Selon Christiane Dupont, parmi toutes les sociétés occidentales, le Québec serait celle "où la concentration de la presse est la plus importante". Dans ce marché en régression, de plus en plus replié sur lui-même. "Les médias ne plus portés à faire leur autocritique", affirme-t-elle. Aussi, "les journalistes salariés québécois se soucient d’abord de conserver leur emploi. Ils sont malheureusement souvent complaisants (...) De leur côté, les indépendants ne dénonceront pas les pratiques d’un média concurrent par peur de s’aliéner un groupe de presse au complet. Finalement, dans la très grande majorité des cas, les salariés ne sont pas ou peu solidaires des pigistes". Dans un tel contexte, Christiane Dupont ne peut cacher son pessimisme. "Si rien ne change, ce métier est carrément en train de disparaître au Québec. Il sera bientôt remplacé par le métier de fournisseur de contenu !"
Pour donner l’heure juste aux futurs forçats du métier, Christiane Dupont a publié, l'automne dernier, avec Pascal Lapointe un guide intitulé "Les nouveaux journalistes – Entre précarité et indépendance". Il s'agit d'un guide pratique sur tout ce qu'un bon pigiste devrait savoir : comment organiser son travail, comment proposer des sujets, où s'adresser, quelles qualités faut-il développer, etc. C’est un début.

(Nicolas Trottier - Institut de journalisme / Photo Michel Houet - TILT PHOTOGRAPHIE)


2 avril 2007

En Europe, journaliste et journalisme menacés

La matinée du vendredi était consacrée au volet international avec, pour commencer, un petit tour de la pige en Europe avec Renate Schroeder, co-directrice de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), qui rassemble quelques 260.000 journalistes dans plus de 30 pays. La FEJ milite pour les droits sociaux et professionnels des journalistes et son action s’articule, notamment, autour de quatre groupes de travail : freelances, droit d’auteur, droit du travail, audiovisuel.
En 1999 et 2006, la FEJ réalisait une enquête sur la nature changeante du travail. "La précarité est une question importante car elle a un impact sur la liberté de la presse, le droit du travail et le journalisme professionnel", explique Renate Schroeder, en énonçant les grandes conclusions de cette enquête. "Le recul du journalisme critique et d’investigation y est dénoncé : un journalisme qui n’est pas assez rémunéré et pour lequel il n’y a pas assez de temps à consacrer. Dans le même temps, on constate que le journaliste est amené à devenir de plus en plus polyvalent. (…) Les réglementations et régimes fiscaux sont de plus en plus sévères dans la plupart des pays. Ce qui conduit à l’application de normes injustes", analyse-t-elle. Et la situation serait particulièrement préoccupante dans les pays d’Europe de l’Est, où "tant la légalisation que les syndicats sont faibles. Les employeurs les plus puissant viennent souvent de l’Ouest et il est assez difficile de combattre ça", regrette-t-elle.

Sur le plan des rémunérations, impossible d’établir des comparaisons entre les différents pays d’Europe, tant les disparités sont importantes en terme de niveau de vie. A titre indicatif, on notera qu’un feuillet est payé à partir de 10 € en Croatie et que le journaliste gagne 116 € l’heure au Danemark, 47 € l’heure en Finlande ou encore 310 € la journée en Allemagne.
Et de souligner que le volume des journalistes indépendants est de plus en plus élevé partout en Europe, "un défi, tant sur le plan des conditions de travail que sur celui de la qualité du journalisme". Dès lors, comment mieux armer les journalistes indépendants ? En les formant - aux nouvelles technologies ou voire, comme au Danemark, à la négociation -, en les intégrant au sein des différents organismes de défense de la profession, en faisant appliquer des barèmes recommandés, en menant des campagnes de sensibilisation à l’échelle européenne contre la précarité…
"Depuis les années 90, la situation globale des free-lances a évolué. Il y a eu des accords sociaux sur le travail à temps partiel ou le télétravail. Mais les temps ont changé et plus rien de bouge. A la FEJ, voulons que le terme de ‘travailleur’ soit utilisé pour définir le journaliste indépendant. (…) Nous sommes à la croisée de changements énormes dans la profession car il n’y a pas que le journaliste qui est menacé : le journalisme aussi".
Dans cet esprit, la FEJ rédigeait, l’an passé, une charte définissant les droits des journalistes free-lances en Europe.

(L.D. / Photos : Michel Houet - TILT PHOTOGRAPHIE)