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Aux Assises internationales du journalisme (5) : « Il faut arrêter de taper sur le journaliste » (Edwy Plenel)

13 mars 2007 /// Catégorie : Pigistes d'Europe et d'ailleurs

Le journalisme est en crise. Voire, en danger de mort, comme cela a été dit à plusieurs reprises lors de ces premières Assises internationales du journalisme. Analyse d’Edwy Plenel, journaliste, écrivain et ancien directeur de la rédaction du Monde.

Ecouter le podcast :

« Il y a, à l’évidence, une crise économique. Notamment de la presse quotidienne papier. Il y a une crise professionnelle parce que notre métier, dans le monde globalisé, est devenu plus difficile. Le temps et l’espace se sont rétrécis. Nous avons plus de sources et, en même temps, plus de difficultés à les recouper. La réalité est moins à distance. Et puis, il y aussi une crise morale qui est la conjonction des deux et à laquelle s’ajoute une crise démocratique. Souvent, le public s’en prend aux journalistes parce qu’il est en attente à l’égard de la démocratie. C’est la crise de la représentation démocratique. Du coup, au lieu de s’en prendre à la représentation des élus, on s’en prend aux journalistes qui représentent cette réalité. Ces trois éléments convergent actuellement parce que notre profession est emblématique de la révolution industrielle que nous vivons depuis dix, quinze ans, qui est la révolution de l’information. Celle que tout le monde vit avec l’ordinateur. Nous sommes le métier de producteur d’information est évidemment symbolique de cette révolution. Comme toute révolution, c’est un moment de nouveau rapports de force, un moment où les travailleurs que nous sommes doivent essayer de défendre leur part du gâteau et aussi leur part de responsabilité sociale et démocratique face à une logique strictement économique : celle des acteurs capitalistes. C’est arrivé lors des précédentes révolutions industrielles, et dans beaucoup d’autres profession. »

Parallèlement, c’est une profession qui se précarise de plus en plus…
« Bien sûr, la révolution industrielle est utilisée par ça. Les acteurs économiques essaient, au nom d’une équation qui serait celle de la gratuité, de l’audience et celle de la disparition du journalisme, de sa spécificité, de sa compétence, de nous précariser. Pas parce qu’ils sont méchants mais parce que c’est, tout simplement, le rapport entre capital et travail. Le capital veut augmenter sa part et réduire celle qu’il devra au salaire et au travailleur. Nous sommes des travailleurs intellectuels. Il nous arrive ce qui est arrivé dans d’autres industries. C’est à nous de nous battre, de défendre ce que nous faisons. Mais aussi de nous tourner vers l’opinion pour qu’elle comprenne notre combat, qu’elle arrête de taper sur le journaliste, ce qui arrange tout le monde. Ca arrange les pouvoirs politiques et économiques. Pendant ce temps-là , eux font leurs affaires et nous, citoyens, sommes de moins en moins bien informés. Taper sur le journaliste, c’est finalement se priver de celui qui va donner l’alerte. Il ne faut jamais oublier qu’une des grandes conquêts démocratiques de la construction de l’Europe, c’est cet arrêt de la Cour européenne des droits de l’Homme qui dit que le journaliste est le chien de garde de la démocratie. Celui qui aboie, celui qui alerte, celui qui donne l’alarme. Peut-être que, parfois, il aboie trop et qu’il est peut-être un peu excité. Mais il vaut mieux que cette alarme soit excessive et que ces aboiements dérangent le voisinage plutôt que il n’y en ait pas. Le journalisme, c’est ça son rôle démocratique. A lui de le mériter par la qualité de son travail, par sa responsabilité, par sa conscience de sa responsabilité et de son rôle démocratique. C’est aussi à l’opinion de comprendre conscience qu’un monde sans journaliste serait un monde uniquement régi par les rapports de force des pouvoirs politiques et, surtout, des pouvoirs économiques. »