La campagne de l'AJP pour les journalistes indépendants - Acte 2
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Journalistes indépendants : des intellectuels précaires

7 mai 2011 /// Catégorie : La campagne

Les nouveaux intellos précaires A l’initiative de l’asbl Smart.be (association professionnelle des métiers de la création), une table ronde était organisée dans ses locaux à Bruxelles, le 5 mai, pour débattre du statut social des journalistes. Cette table ronde précédait une conférence sur le thème des intellectuels précaires avec Anne Rambach, co-auteure de deux ouvrages sur ce thème, publiés chez Stock en 2001 et en 2009.

Le tour de table a débuté par un exposé de Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, sur la situation des journalistes indépendants en Belgique francophones. L’occasion de rappeler la campagne « Pigiste, pas pigeon ! » lancée en 2006 par l’AJP, dans la foulée d’une enquête menée auprès de plus 300 journalistes indépendants et qui avait abouti à la publication, en partenariat avec les éditions Luc Pire, du « Livre noir du journaliste indépendant« . Pour Martine Simonis, il ne faut pas ramener la précarité du journaliste à la seule question des tarifs. « Elle est aussi liée à l’isolement, à la concurrence entre journalistes indépendants et salariés, au fait de travailler hors rédaction et à l’insécurité. »

Une situation dramatique pour les photographes de presse

Parmi les professionnels de l’info, les photographes de presse vivent actuellement une situation des plus dramatiques. Dévalorisation du prix des photos, concurrence exacerbée par l’arrivée de non professionnels et d’un public fournissant des images à moindre coà»t (pour ne pas dire gratuites) ou encore statut d’indépendant généralisé : dans ce contexte hostile, les journalistes-photographes professionnels sont de moins en moins nombreux, environ 300 dans l’ensemble du pays. Pour joindre les deux bouts, certains exercent des activités liées au commerce ou à la communication, ce qui rend en principe impossible leur agréation au titre de journaliste professionnel tel que défini par la loi du 30 décembre 1963.

Ne cédez pas vos droits !

La dévalorisation du statut social du journaliste passe aussi par celle de ses droits d’auteur, avec des éditeurs de plus en plus prompts à lui réclamer une session totale sans que le journaliste perçoive, en retour, un quelconque avantage. Chez Sud Presse, le mal est déjà fait :“ y compris pour les journalistes salariés :“ depuis fin 2010, époque à laquelle le Setca a passé un accord de cession des droits avec la direction de Sudpresse en échange du paiement de l’annuité 2011. On notera également les effets pervers de l’allègement de la fiscalité sur les droits d’auteurs amenant des d’éditeurs à imposer des rémunérations sous cette forme. Le terrain est dangereux pour les journalistes indépendants qui seraient rémunérés exclusivement de cette manière : ils risquent tout bonnement de perdre toute protection sociale.

Dix diplômés pour un emploi

Journaliste, un métier de rêve ? Il l’est sans doute pour de nombreux étudiants qui, au terme de leur formation, se retrouvent sans guère de perspectives d’emploi. A l’époque de l’élaboration du « Livre noir », l’AJP dénombrait dix diplômés par emploi disponible. Beaucoup trop ! Pour tenter de contenir l’hémorragie, l’AJP a mené une action de sensibilisation auprès des écoles de journalisme. Celle-ci a abouti au « Projet triangle« , qui consiste en un partenariat entre l’AJP, les écoles et les étudiants. Dans ce cadre, l’AJP rencontre, une fois par an, les étudiants en dernière année pour les informer sur les droits des journalistes, leur statut et les tarifs pratiqués.

« Pigiste, pas pigeon ! » : acte 2

La campagne « Pigiste, pas pigeon ! » reprendra du service au plus tard début 2012, a annoncé Martine Simonis. « Cette fois, on travaillera essentiellement sur les tarifs. Par exemple, il n’existe pas de tarifs conseillés pour les cameramen. Nous voudrions également mettre sur pied un calculateur en ligne, comme l’a fait le syndicat des journalistes norvégiens car un indépendant ne doit jamais coà»ter moins cher qu’un journaliste salarié ! » Une autre idée est de labelliser les éditeurs qui « paient bien » dans le même esprit que le label « commerce équitable ». Même si, reconnaît Martine Simonis, pour l’instant, « il n’y aurait pas grand-chose à labelliser. » Preuve en est de ce groupe de presse francophone, où d’anciens stagiaires au sortir de leurs études travaillent gratuitement, sans contrat, pendant de longs mois avec au bout des promesses d’embauche de moins en moins tenues.

Tour de table

Le tour de table de la dizaine de participants nous ramène quelques années en arrière : en 2005, époque à laquelle l’AJP organisait des rencontres régionales avec les journalistes indépendants. Et les témoignages d’aujourd’hui ne diffèrent guère de ceux d’hier. « Je considère qu’en quinze ans, mon travail a acquis de la valeur. Mais cette attitude me ferme des portes:¦« , dit une journaliste indépendante. « La concurrence avec des non professionnels qui font ça comme hobby car c’est gratifiant pose problème« , dit un autre intervenant qui n’est pas journaliste pour autant : lui, il est traducteur. « Je suis chroniqueuse gastronomique et cette rubrique est très convoitée ! Je vois de plus en plus de gens ne pas se faire payer mais bénéficier, en échange, d’un restaurant gratuit. L’expérience, l’expertise, ça se perd ! » La même journaliste dénonce également les pratiques d’un éditeur véreux : après avoir réalisé tout le contenu d’un guide touristique, ce dernier ne l’a pas payée au motif que les textes ne convenaient pas et qu’il avait dà» tous les réécrire. Une procédure judiciaire est en cours. Dès lors, lance-t-elle, pourquoi ne pas établir une liste noire des mauvais employeurs ?

L. D.