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Ces
témoignages ne viennent pas de quelques journalistes isolés
et grincheux. Ils reflètent la précarité dans laquelle
vivent la grande majorité des pigistes belges. L’AJP les
a recueillis, en 2005 et 2006, au fil des réunions dans ses sections
régionales, par courriel suite à un appel à tous
ses affiliés et lors d’interviews réalisées
pour la rédaction du Livre Noir.
Tous
les journalistes ont témoigné à visage découvert.
Mais beaucoup ont demandé à l’AJP de préserver
leur anonymat en cas de publication. Cette demande est aussi un témoignage
en soi : elle souligne le sentiment de fragilité et de dépendance
– quel paradoxe !– des freelances face à l’employeur,
dès lors qu’ils brisent la loi du silence. L’AJP a
donc appliqué la règle de l’anonymat à l’ensemble
des témoins, présentés sous un prénom d’emprunt.
Je dépéris
"Au
début, je pensais être utile aux gens en abordant des sujets
de droit qui pouvaient les aider. Mais on me demande de plus en plus de
ne parler que d’argent, épargne, placements. Je ne vois plus
de sens à faire ça. Il faut ‘pisser’ de la copie
sans arrêt, sans contact avec une équipe. Je travaille tout
le temps seule, chez moi. C’est très lourd et j’en
ai vraiment marre. Une copine journaliste avait le projet de louer à
plusieurs un appartement et d’y établir nos bureaux. Mais
la situation des indépendants peut changer du jour au lendemain,
donc s’engager à payer un loyer au risque de se retrouver
ensuite dans une situation inextricable n’était pas envisageable.
Pourtant je suis correctement payée – je gagne entre 2.500
et 3.000 euros brut par mois – mais là, je remets sans cesse
en question mon choix professionnel. Je postule comme salariée
parce que je voudrais m’inscrire dans un vrai projet, y apporter
mes idées, trouver une équipe et une stabilité psychologique.
En attendant, je dépéris." (Annick, indépendante
depuis 5 ans).
Hors agence, pas
de salut
Photographe
indépendant depuis 1998, agréé journaliste professionnel,
Ludovic n’est plus certain de vivre encore longtemps dans son coin
de Wallonie. Ses conditions de travail se sont dégradées
à tel point qu’il envisage de partir à l’étranger.
Pourtant, la carrière avait vraiment bien commencé…
"Les cinq premières années de métier ont été
géniales. Je travaillais pour tous les quotidiens francophones
et plusieurs journaux flamands, en couvrant toute la Wallonie. Et puis,
à partir de 2003-2004, les choses sont vraiment devenues plus dures.
Des quotidiens flamands ont partagé leurs pages régionales,
donc je ne leur vendais plus qu’une seule photo qui passait dans
toutes les éditions. Et quand je confirmais que je travaillais
au tarif Sofam, j’étais écarté. Côté
francophone, les correspondants ont été de plus en plus
forcés de prendre des photos eux-mêmes pendant que mes
frais augmentaient à toute allure. La DH me payait un forfait mensuel
de 1.240 euros pour fournir chaque jour trois clichés pour les
pages régionales de Namur-Luxembourg. Puis elle m’a demandé
de plus en plus d’interventions, mais au même forfait. Conclusion :
on est moins disponible pour les autres médias et les frais de
déplacement. Je pense que c’est ma dernière année
comme photographe de presse. Je gagne en moyenne 2.000 à 2.500
euros brut par mois. Comment rester indépendant, hors agence, quand
Belga fait de telles conditions avantageuses aux journaux que ceux-ci
n’ont évidemment plus intérêt à acheter
ailleurs. Ou quand les accréditations ne se répartissent
plus qu’entre agences. Il faudrait exiger que seuls les photographes
professionnels prennent des photos. Mais on n’arrive pas à
avoir entre nous des combats solidaires, pour déposer ensemble
nos boîtiers en signe de protestation..."
Ce n'est pas une
vie
Elle
a décroché – brillamment – sa licence en journalisme
à l’université voici un an. A l’aise dans l’écrit
comme dans l’audiovisuel, elle a placé des piges dans divers
médias, puis travaillé comme salariée dans un quotidien
pendant quatre mois, le temps d’un remplacement. Elle vient d’être
"engagée" dans un autre journal. Comme "fausse indépendante".
Un an seulement de journalisme, et déjà une immense désillusion…
"Je ne m’attendais pas à de telles difficultés.
Tant qu’on n’est pas connue et en position de fixer ses tarifs,
on est seule, sans cesse sur un siège éjectable –
on nous le rappelle quotidiennement – et toujours jugée sur
notre dernière production, sans accès aux dépêches
et communiqués de presse. Je pensais que c’était plus
humain, mais je découvre qu’en réalité, nous
sommes très dépendants, obligés de nous soumettre
pour vivre. Je ne m’en sortirais pas seule avec ce que je gagne,
alors je vis chez mes parents. Plusieurs de mes amis d’université
ont craqué après quelques mois pour aller travailler ailleurs,
dans une banque… Moi, je veux m’accrocher, parce que je ne
sais faire que ça, et ne veux faire que ça. Mais je veux
être salariée, parce que là, ce n’est pas une
vie…" (Barbara).
13 années
de fidèle instabilité
L’instabilité
des relations de travail avec des collaborateurs réguliers ne touche
pas seulement les débutants.
Témoignage de Jean-Pierre, correspondant permanent à l’étranger
pour un quotidien depuis 1993.
"En dépit de mes nombreuses sollicitations, je n’ai
pas réussi à établir un rapport stable avec l’éditeur.
Il continue à traiter chacun de mes papiers comme une opération
commerciale particulière tout en exigeant tacitement mon entière
disponibilité six jours sur sept, et l’exploitation, à
titre gracieux, de mes archives personnelles, dont les coûts de
mise à jour sont loin d’être négligeables. Ma
contribution éditoriale est rangée dans la catégorie
des collaborations externes privées de droits. L’éditeur
conserve jalousement la faculté de renoncer à mes services
sans contrepartie et sans préavis."
Une hiérarchie
de fait
"Globalement,
il y a une hiérarchie de fait entre indépendants et salariés.
Ceux-ci estiment avoir plus de droits, voire des chasses gardées.
J’ai couvert des événements d’actualité
à la demande du journal… qui décommandait le sujet
quelques heures plus tard parce qu’une salariée de la rédaction
avait décidé de s’en occuper elle-même. Le même
scénario s’est répété une autre fois
alors que j’avais déjà remis ma copie, jamais publiée."
(Simon).
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